Au regard d’un écrivain comme Michel Butor, la ville de Genève
se présente tel un texte à déchiffrer. Rompu à cet exercice qu’il a
pratiqué sur de nombreux autres lieux, Butor se livre ici à une
promenade à travers rues et quartiers de manière à dégager les
fils invisibles qui lient Genève aux autres villes, aux autres pays,
ainsi qu’à son histoire. Mais cette ville est aussi pour l’écrivain un
espace qu’il investit personnellement: tant par les lieux où il habite
ou travaille (l’appartement des Eaux-Vives, l’Université) que par
ses lectures et ses visites de musées. Ainsi s’opèrent des va-et-vient
entre la topographie genevoise et celle imaginée par Rousseau
dans La Nouvelle Héloïse, entre la rade où émerge aujourd’hui le
Jet d’eau et le décor de La pêche miraculeuse de Conrad Witz, qui
suscitent la nostalgie d’un bonheur perdu là même où se sont
esquissées au XXe siècle, par l’implantation de l’Organisation des
nations unies, des utopies à l’avenir incertain.
Conscient de l’instabilité des repères, Butor introduit dans son
parcours tel état des lieux pour le comparer avec celui qu’il a pu
connaître lors de séjours antérieurs. Mises en perspective spatiales
et temporelles rappelant au lecteur que lui-même (également
promeneur), autant que le texte (la ville), est transitoire; et que
seuls resteront, de la lecture à l’écriture, par-dessus tous les
changements, comme ces arches enjambant le Rhône, les formes
du langage sans cesse reconstruites, constitutives de la mémoire.
